ALLOCUTION DE SON EXCELLENCE
Le Professeur Pascal LISSOUBA

Commission des Affaires étrangères Assemblée Nationale Sud Africaine

Cape Town, 20 juin 2001

Monsieur le Président de la Commission des Affaires étrangères,

Mesdames et Messieurs les membres du bureau de la Commission des Affaires étrangères,

Honorables députés,

Distingués invités,

C'est pour moi, élu du peuple souverain et seul représentant légitime du peuple congolais au regard de notre constitution, un honneur et un véritable bonheur d'être parmi vous, élu du peuple sud-africain pour vous présenter la situation qui prévaut dans notre pays en vue d'obtenir votre sollicitude à l'égard du peuple congolais martyrisé et votre soutien dans notre quête de paix et notre combat pour la restauration de la démocratie et des libertés dans notre pays.

Mesdames et Messieurs,

Mon émotion est grande, car à l'instant où je vous parle, dans notre pays, ce sont des simples citoyens, sans mandat du peuple, nommés par un pouvoir illégal, qui sont semble-t-il en train d'examiner un projet de constitution taillée sur mesure par le seul pouvoir issu du coup d'État du 15 octobre 1997.

Ce putsch d'une rare violence, organisé par le général Sassou Nguesso avec l'aide des puissances étrangères, a fait plusieurs milliers de victimes, détruit des villes, balayé l'ensemble des institutions démocratiques et placé notre pays sous le joug d'une dictature soutenue par des forces armées étrangères et une multitude de mercenaires.

Faut-il le rappeler, en dépit des condamnations de l'Union européenne, des résolutions du Congrès et du sénat américain, de la déclaration 867 du Conseil de Sécurité des Nations Unies du 16/10/1997, exigeant le départ de toutes les troupes étrangères du Congo - Brazzaville, l'armée angolaise et ses supplétifs occupent encore ostensiblement notre territoire.
Tous les observateurs peuvent en témoigner. Devant la déliquescence du pouvoir de Brazzaville, ce sont les troupes angolaises et tchadiennes, les miliciens Hutus-Rwandais et Zaïrois, les mercenaires et paramilitaires français, qui sont utilisés pour asservir par la force une population à qui la communauté internationale ne reconnaît même pas le droit de disposer d'elle-même, encore moins les principes les plus élémentaires de la Démocratie.

Les conséquences de ce coup d'État et de cette occupation qui ne prend même pas la peine d'être déguisée, sont nombreuses. Outre la dissolution de toutes les institutions légales, une double entreprise de démolition du pays et d'épuration ethnique a été menée par les autorités illégitimes et leurs mercenaires, qui se sont livrés aux pires exactions : arrestations arbitraires, bombardements quasi systématiques d'écoles, d'églises, de marchés et de tous les refuges des populations innocentes et sans armes, pillages, viols, massacres des populations civiles, etc.
Ces violations massives et répétées des droits de l'homme ont été dénoncées, à maintes reprises, par des organisations humanitaires telles : la Fédération internationale des droits de l'homme, Amnesty international, Médecins sans frontières...

Devant cette barbarie et la persécution organisée par les troupes d'occupation, la désobéissance civile requise par la constitution congolaise s'est muée en résistance armée, dès la fin de l'année 1997. Ainsi sont nées les Forces d'Autodéfense de la Résistance congolaise (FADR). Cette organisation de la Résistance populaire, qui par son inébranlable ténacité, a contrôlé pendant près de trois ans plus de la moitié du territoire nationale et obtenu de Monsieur Sassou-Nguesso, la signature d'un accord dit de "cessez le feu et de cessation des hostilités" le 29 décembre 1999.

Cet accord s'imposait en toute rigueur comme complément à l'accord de cessez-le-feu dit définitif du 15 septembre 1997, signé par moi-même, par le Premier Ministre, Monsieur Bernard Kolélas, par Son excellence El Adj Omar BONGO, Président de la République gabonaise et Président de la Médiation Internationale, et par Son excellence, Monsieur Mohammed SAHNOUN, représentant conjoint de l'OUA et de l'ONU, en présence de sept chefs d'État membres de l'OUA.
Seul, le Général Sassou-Nguesso, assuré de puissants appuis extérieurs, n'avait daigné signer cet accord de paix. Je précise par ailleurs que nous, élus de ce peuple, avons à ce jour respecté cet accord du 15 septembre 1997 et toutes ces exigences. En effet, pour nous cet accord n'a pas été seulement symbolique, mais l'expression de notre affection pour notre peuple et de notre volonté de lui épargner toute souffrance inutile.

L'accord signé le 29 décembre 1999 entre les FADR et les forces armées du régime de Brazzaville, offrait une réelle perspective de paix en stoppant immédiatement les hostilités et en prévoyant l'ouverture d'un dialogue politique entre les parties en conflits en vue d'un règlement pacifique de la crise congolaise.
Cependant, la volonté de paix partagée par l'immense majorité du peuple congolais se heurte à l'intransigeance d'un homme, SASSOU NGUESSO qui, arrivé au pouvoir par les armes, voudrait s'y maintenir par la force au mépris de la volonté populaire.

Cet homme, chassé du pouvoir par le peuple dès les premières élections démocratiques dans notre pays en 1992, après treize ans de gestion calamiteuse du pays, fit du Congo le pays le plus endetté du monde par tête d'habitant, alors que dans la même période le boom pétrolier procurait des recettes abondantes.

Le désastre économique qu'il laissa fut tel que la classe politique congolaise, réunie en conférence nationale, toutes tendances confondues, inscrivit dans la constitution : le Congo pays sinistré.

Conscient de son impopularité et incapable par conséquent de gagner une élection transparente, il refuse obstinément toute forme de dialogue avec les représentants élus du peuple souverain, par ailleurs leaders des plus grands partis politiques de notre pays.

C'est ainsi que pour berner l'opinion internationale, le général félon à organiser le mois dernier, à la place du dialogue politique prévu par les accords de décembre 1999, en violation des prérogatives du médiateur, une messe de ses partisans, baptisée pompeusement Dialogue Nationale sans exclusive. Comme en janvier 1998, il en a exclu les représentants élus du peuple aujourd'hui en exil.
Cette mascarade, qui ne trompe guère, est destinée à préparer un simulacre d'élections, dont sont exclus à l'avance tous les candidats crédibles, et dont il voudrait être seul à organiser, contrairement à la règle éprouvée dans les conflits majeurs selon laquelle : "les institutions démocratiques post-conflit ont toujours été mises en place de façon concertée, voire consensuelle par les différentes parties en conflit".

Ce refus obstiné du compromis par le pouvoir putschiste de Brazzaville laisse présager une possible reprise des hostilités. Car le peuple congolais, épris de démocratie, refusera la légitimation d'un pouvoir illégal.

Notre présence parmi vous est motivée par le souci d'épargner notre peuple des affres d'un nouveau conflit armé.

Nous disons oui au dialogue politique, non à la mascarade électorale. Il ne peut y avoir élections libres dans un Congo occupé par des armées étrangères.

Le devoir d'ingérence humanitaire, si justement invoqué pour libérer le KOSOVO et le Timor Orientale, doit être utilisé de façon préventive au Congo Brazzaville, pour éviter à notre peuple, qui n'a que trop souffert, une nouvelle tragédie.
C'est le devoir de l'Afrique et des Africains de faire entendre ce cri du peuple congolais au sein des institutions internationales.

L'envoi des observateurs civils et militaires pour superviser, avec tous les partis congolais, l'ensemble du processus électoral post-conflit, est le minimum que la communauté internationale puisse faire pour rassurer une population gravement traumatisée par les violences qu'on lui impose depuis quatre ans.

Nous exigeons l'implication préalable de la communauté internationale dans le processus devant conduire aux élections post-conflit. C'est la seule manière de garantir la sécurité des populations, des frontières, des candidats et des lieux de vote en vue des scrutins transparents, libres et Justes pour tous les candidats.

Honorables députés,

Votre pays est à nos yeux un modèle. Vous avez su bâtir, sur les cendres de l'Apartheid, ce monstre qui confisquait les droits de la majorité de la population Sud Africaine, une véritable démocratie.
Votre expérience doit servir l'Afrique, votre puissance à la défense du droit, des libertés et de la démocratie, sans lesquels tout effort de développement est vain.

Je crois en l'Afrique et en ses potentialités. Si elle se libère de la logique des coups d'État et des pronunciamiento, elle sortira des conflits, combattra la misère et pourra rivaliser avec les autres parties du monde en se consacrant à son développement.
C'est cela le sens profond de la Renaissance africaine, c'est cela notre défi commun pour le troisième millénaire, la restauration de la paix et de la démocratie au Congo Brazzaville doit être l'affaire de tous les Africains.

Je vous remercie !