CONFESSIONS



Affaire Elf : " Mitterrand et Chirac étaient au courant "

Pour la première fois depuis le début de l'affaire Elf, Loïk Le Floch- Prigent livre sa vérité sur les coulisses de ce scandale d'État. L'ancien PDG reconnaît que le versement de " pots-de-vin " jusqu'en 1993 se faisait avec l'aval de l'Élysée.

L'ANCIEN PDG d'Elf sort de son silence. Loïk Le Floch-Prigent assume pour la première fois publiquement des versements de pots-de-vin en Allemagne mais aussi en Espagne à l'occasion d'opérations pétrolières. " Oui ", Elf a bel et bien utilisé dans les pays d'Helmut Kohl et de Juan Carlos " la méthode africaine " reconnaît l'ancien président.

Mais Le Floch, revenant aux origines d'une organisation Elf " mise en place par les gaullistes ", raconte aussi comment François Mitterrand était régulièrement informé des " mesures d'accompagnement ", le terme désignant le versement de pots-de-vin, et comment il donnait son feu vert. Et en France ?

Là aussi, Loïk Le Floch-Prigent accepte de lever un coin du voile. " François Mitterrand était persuadé qu'Elf finançait le RPR ", explique-t-il. " Jacques Chirac est au courant de tout ce que je sais, exactement comme Mitterrand l'était ", prévient aussi l'ancien président d'Elf, visiblement très amer de sa solitude et de la " lâcheté " de tous ses anciens amis du patronat et de la politique.

" J'avais prévenu François Mitterrand dès septembre 1989, raconte aussi l'ancien patron. Le système Elf était un système opaque par nature, un système performant en Afrique, mais aussi dangereux, échappant à mon contrôle ", nous dit-il. En fait, Le Floch suggère, au-delà des " mesures d'accompagnement " dont il a ordonné les versements, qu'une partie du système des commissions lui a entièrement échappé. Réclamant qu'une enquête soit faite sur le patrimoine " d'une quarantaine de cadres d'Elf ", l'ancien président suggère clairement que certains d'entre eux ont pu profiter du système à des fins d'enrichissement personnel.

Amer, " paumé ", groggy par les cinq ans de prison réclamés contre lui dans le procès Dumas par le procureur Champrenault (jugement le 30 mai), Loïk Le Floch-Prigent a donc décidé de rendre les coups. " Il n'a plus le choix ", assure un de ses proches, persuadé que le dossier judiciaire est " parti pour en faire un bouc émissaire idéal ". C'est donc un homme seul et malade, souffrant d'une grave maladie de peau, qui doit affronter désormais l'avalanche judiciaire du tentaculaire dossier Elf.

Entendu une nouvelle fois hier par Eva Joly, l'ancien président d'Elf a accepté hier midi, juste avant de se rendre dans le bureau du juge, de s'exprimer dans nos colonnes. Chaque mot, dans cette interview préparée depuis plusieurs semaines, a été pesé. Un exercice vérité difficile pour l'ancien PDG, à quinze jours du jugement de l'affaire Dumas.

Le Floch a pesé le pour et le contre de cette prise de parole, entre les mises en garde de ses avocats de ne " surtout pas bouger avant le délibéré " et l'urgence exprimée par ses proches, ceux qui estiment que le décalage est devenu insupportable entre " Le Floch des juges " et le " Loïk de la vraie vie ". D'un côté le " cerveau " de la tentaculaire affaire Elf, des commissions occultes et des pots-de-vin, et de l'autre, l'ancien président de la première entreprise française, seul, sans fortune quand ses anciens collaborateurs pèsent des millions...

Et Alfred Sirven ?

Là encore, Le Floch accepte de parler pour la première fois de son ancien collaborateur. Il conserve le souvenir d'un homme " rustique et malin ", " qui connaissait tout le monde ". Mais les 500 millions de francs éventuellement détournés ? " Je tombe des nues ", dit Le Floch, refusant de prendre comme des vérités les soupçons nés de certaines découvertes judiciaires.

" C'est à lui de s'expliquer ", espère l'ancien PDG. Alfred Sirven, respectant depuis son arrestation aux Philippines une scrupuleuse loi du silence, ne semble pas en prendre le chemin. Mercredi, il a refusé d'être entendu dans l'affaire des frégates. Le Floch, lui, a décidé de briser la glace.

Laurent Valdiguié

Le Parisien , vendredi 18 mai 2001

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

SIRVEN , ELF, SASSOU, CHIRAC, MITTERRAND, JAFFRE, ROUSSIN et les AUTRES