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Les paramilitaires du FN mis à
nu Confessions d'un "fantôme" Un ancien du DPS révèle
à "Libération" les activités de déstabilisation
et d'infiltration menées en France et en Afrique (Libération
du 6 Juin 2001)
Par KARL LASKE et RENAUD DELY
Dotés d'un
équipement de CRS, les gros bras endossent aussi une tenue civile
pour infiltrer des associations ou mener des "expéditions
punitives" dans des banlieues
Ce témoin est un soldat perdu.
Un soldat du Front national. Il révèle, à visage
découvert, l'existence jusqu'en 1999 d'un groupe paramilitaire
secret au sein du FN. Non pas celui des gros bras déjà
connus, mais ce qu'il appelle "30 à 60 fantômes":
une sorte de "service action" du FN, mis en place par Bernard
Courcelle, l'ancien chef du DPS - de 1994 à 1999.
Claude Hermant, 38 ans, a été membre du service d'ordre
du FN - Département Protection et Sécurité, DPS
- pendant six ans. Recruté par Courcelle, il a suivi son patron,
début 1999, lors de la scission du Front. Mal lui en prend. Courcelle,
qui a annoncé son ralliement à Bruno Mégret, est
chargé d'une mission de sécurité par le Congo de
Denis Sassou NGuesso.
Il fait partir Hermant, et plusieurs membres de l'ex-DPS, à
Brazzaville. L'opération tourne mal. Hermant est incarcéré
durant sept mois, avant d'être gracié par le président
Sassou (Libération du 14 mai). Courcelle est venu témoigner
contre lui. Libéré, Hermant coupe les ponts. Le service
d'ordre auquel il a appartenu s'est scindé en deux: les uns sont
restés au DPS de Le Pen, les autres ont rejoint le DPA (Direction
Protection Assistance) de Bruno Mégret.
"Fantômes"
"Le DPS est actuellement fragilisé, car en pleine restructuration
sur les deux Fronts, écrivait Hermant à la justice congolaise
en 1999, il est du pouvoir médiatique d'effacer définitivement
cette armée des ombres en faisant éclater la vérité."
Il parle d'un "système hors la loi", dont il désigne
"la tête pensante": Courcelle. Une force de frappe secrète
chargée, selon Hermant, d'infiltrer les "ennemis" (Ras
l'Front ou SOS Racisme) et des bandes de jeunes susceptibles d'accentuer
le climat d'insécurité dans certains quartiers, non acquis
au Front national. Bernard Courcelle, ancien capitaine d'un régiment
de parachutistes d'infanterie de marine et ex-informateur de la DPSD
(direction de la protection et de la sécurité de la Défense),
aurait calqué sa structure de sécurité sur celle
des services spéciaux.
Un service action, un service de renseignement et un découpage
territorial de la France en six grandes zones géographiques calquées
sur les zones militaires Hermant n'est associé à la structure
dite des "fantômes" qu'en 1997. Auparavant, il est rodé
et testé à des missions de sécurité ou des
combats de rue à l'occasion des meetings du FN ou de contre-manifestions.
Dans cette période, Hermant rejoint la crème du DPS, un
"groupe de choc" composé de 200 ex-militaires ou baroudeurs
sur la touche.
Tantôt enrôlés sous le vocable d'"unité
mobile d'intervention" (UMI), dotés d'un équipement
semblable à celui des CRS, les gros bras endossent aussi une
tenue civile plus discrète, dite "tenue numéro deux",
pour infiltrer des associations ou mener des "expéditions
punitives" dans des banlieues. Ces faits ont été
relatés par la commission d'enquête parlementaire de l'Assemblée
nationale, dans son rapport de mai 1999.
Le député Bernard Grasset (PS) en dressait un constat
accablant : "Loin du service d'ordre classique [...], c'est un
mouvement aux accents paramilitaires marqués, qui n'hésite
pas à provoquer, intimider voire "faire le coup de poing".
Tour à tour service d'ordre musclé, pseudo-police, garde
prétorienne et service de renseignement, il inscrit son action
dans un substrat de violence et de haine typique de la culture d'extrême
droite."
Barbouzeries
Pour les combats de rue, Hermant a le profil. Sportif de haut niveau
- champion de boxe américaine, catégorie super-lourds,
dans les années 80 -, para - il a fait ses classes à Beyrouth
au 1er régiment de chasseurs parachutistes -, il a combattu à
deux reprises en Croatie dans la 106e brigade de volontaires étrangers.
En 1997, Hermant suit 90 jours de formation intensive au siège
du FN, destinée à lui apprendre les rudiments de l'action
clandestine. Libération a pu consulter les feuillets remis aux
stagiaires "fantômes". Il y est question d'espionnage,
"buts et formes".
De la "conduite à tenir pour éviter d'être
compromis". Du "recueil de documents, plans ou matériels
(vol, photographies)". Des directives liées au secret en
général ("le nom des chefs ne doit pas être
divulgué à des inconnus"). Des fiches techniques
- comprenant des recettes miracles pour fabriquer des explosifs - sont
aussi distribuées par les instructeurs.
Le secret est total. "Il est évident qu'un tel programme
ne peut fonctionner qu'en distribuant des moyens financiers aux "fantômes",
expliquait Hermant à la justice congolaise. Ils sont indétectables,
car ils fonctionnent avec de faux papiers, fournis par Courcelle, et
de beaucoup d'argent liquide. Il leur interdit de téléphoner,
écrire ou faire quelque chose qui laisserait des traces et relierait
le "fantôme" au Front ou à Bernard Courcelle.
Ils sont nomades et indépendants".
Le coût financier de cette structure est chiffré par
Hermant à plusieurs millions de francs annuels. Un budget
que Courcelle aurait couvert lui-même, par des opérations
internationales de mercenariat ou de vente d'armes, comme ses ventes
d'armes aux forces tchétchènes, via la Croatie. En
1998, les services de police ont d'ailleurs détecté,
grâce à leurs indicateurs, des circulations d'armes
de guerre - d'origine croate - parmi les membres du DPS.
Claude Hermant témoigne d'autres projets africains. Projets
putschistes, barbouzards, généralement rétribués
assez chers. La dernière opération aurait visé
à l'élimination de l'ancien ministre des Finances congolais
réfugié en France, Moungounga NGuila, à la demande
du ministre de l'Intérieur congolais Pierre Oba. Opération
finalement annulée, en mars 1999.
Niché dans l'appareil frontiste, le groupe "opérationnel"
de Courcelle était donc utilisé pour des missions qui
dépassaient largement le cadre du FN. L'enquête que devraient
provoquer ces révélations dira jusqu'à quel niveau
le Front national a pu être informé des barbouzeries de
Courcelle. En 1999, le DPS avait échappé de peu à
la dissolution.
L'explosion du FN avait rassuré les parlementaires. "La
réponse qui doit être apportée aux agissements du
DPS, écrivait ainsi le député Bernard Grasset,
doit s'inscrire dans le présent, caractérisé par
la scission de fait du service d'ordre du FN." Une conclusion bien
timorée au terme de plusieurs dizaines d'auditions, dont celle
de Bernard Courcelle, qui a depuis pris ses quartiers au Bénin.
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