|
En portant plainte contre son prédécesseur,
l'ancien président d'Elf a engagé un processus qui a conduit à sa propre
éviction et qui se retourne aujourd'hui contre lui. Car il a, lui aussi,
payé des commissions illicites et des salaires fictifs. Révélations.
«Ces faits n'entrent pas dans le cadre de ma saisine ; vous ne
voudriez tout de même pas que je mette en examen la partie civile ?
»
A maintes reprises, la juge Eva Joly a cloué ainsi le bec à Loïk Le
Floch, président d'Elf de 1989 à 1993, lorsque celui-ci lui expliquait
que, sur la plupart des faits qu'on lui reprochait, il n'avait pas agi
différemment de ses prédécesseurs et de son successeur, Philippe Jaffré.
Celui-là même qui avait déposé plainte, contestant l'aide accordée par
Elf à Bidermann.
Depuis, l'affaire Bidermann a perdu toute substance, mais l'affaire
Elf a follement prospéré, affaiblissant l'entreprise au point de la
faire passer sous les fourches de Total. Et voilà que l'arrivée du juge
Renaud Van Ruymbeke rééquilibre la position d'Eva Joly, qui s'est toujours
focalisée exclusivement sur Le Floch. Van Ruymbeke a en effet recueilli
plusieurs témoignages mettant en cause Philippe Jaffré, qui se présentait
comme le Monsieur Propre d'Elf.
A commencer par celui d'Hubert Leblanc-Bellevaux, chargé de mission
auprès d'Alfred Sirven, qui s'est expliqué le 13 octobre dernier sur
le renouvellement de son contrat par Jaffré, en décembre 1993.
« Avec moi, a indiqué l'homme des basses oeuvres d'Elf, il voulait
s'attacher un acteur clé du contrat Leuna », en ex-Allemagne
de l'Est, qui a donné lieu au versement de 236 millions de francs de
commissions, une affaire dont les nouveaux dirigeants « connaissaient
parfaitement le passé ». Y compris les versements à André Guelfi
et à Alfred Sirven. Leblanc-Bellevaux a dit d'ailleurs avoir négocié
avec l'intermédiaire allemand Dieter Holzer, qui fait l'objet d'un mandat
d'arrêt international.
Il ajoute que l'association qu'il animait à Paris, Euroalliance, a
été soutenue par Elf, sur ordre de Jaffré. Un autre témoignage fait
exploser la ligne Jaffré. « Je suis formel. Elf ne verse pas de
commissions », affirmait sous serment, le 6 mars 1997, Frédéric
Isoard, ancien directeur des hydrocarbures d'Elf, devant la juge Eva
Joly, qui en a longtemps tiré argument pour dénoncer les mensonges de
Loïk Le Floch.
Mais voilà qu'interrogé à nouveau le 25 septembre dernier, toujours
sous serment, mais cette fois-ci par Renaud Van Ruymbeke, le même Isoard
dit le contraire : il s'agit d'une « pratique qui existait depuis
toujours : déjà sous le président Guillaumat des commissions étaient
versées en Afrique noire et au Moyen-Orient ». Et de donner
le détail des pots-de-vin versés par Elf, alors présidé par Jaffré,
à partir d'août 1993. Il a évoqué ceux versés au Nigeria, « à
un intermédiaire, M. Odugwu, en cour auprès des autorités ».
« Suivies par la direction financière, a déclaré Isoard, ces commissions
ont été versées jusqu'à mon départ à la retraite, en janvier 1998.
»
Des commissions ponctuelles, à ne pas confondre avec les « abonnements,
suivis par André Tarallo jusqu'en 1997 ». Au
Congo, Isoard a reconnu avoir « initié un paiement au profit du
ministre du Pétrole avec l'accord de M. Jaffré ». Versé en 1996,
ce paiement de 4 millions de dollars au profit de M. Benoît
Koukebene concluait des négociations « qui avaient bien évolué
».
Devant le juge, l'ancien directeur de l'exploration-production d'Elf
a reconnu avoir aussi versé des commissions en Syrie, d'abord sous
Le Floch puis sous Jaffré. A chaque étape du contrat, 2 millions
de dollars étaient versés à « un intermédiaire, M. Hassan, Syrien
introduit auprès du ministre du Pétrole et peut-être auprès du chef
de l'État ». Hassan « se chargeait de rétribuer le
ministre du Pétrole de façon à ce que les affaires aboutissent »,
reconnaît Isoard, qui précise : « Nous avons constaté
son efficacité. »
Le même Hassan s'est aussi entremis « pour des montants équivalents
» au Qatar, en 1993-1994. Isoard a précisé devant Renaud Van Ruymbeke
que « les paiements importants [...] ne se faisaient jamais
sans la signature du président, qu'il s'agisse de Le Floch-Prigent
ou de Jaffré » et que « les commissions ponctuelles
[étaient] toujours portées à la connaissance du secrétariat général
de l'Élysée ».
Ces propos confirment ce qui ne faisait de doute pour personne, sauf
pour ceux qui ont décidé d'isoler, pour l'exemple, la période 1989-1993.
A savoir qu'il a existé un consensus général pour le versement de commissions,
pratiqué par Elf public comme par Elf privé (à partir de 1994), avalisé
par Le Floch mais aussi par Jaffré, connu de Mitterrand mais aussi de
Chirac.
Les déclarations d'Isoard sont si gênantes, par rapport à la vérité
officielle, que les avocats de TotalFinaElf, Pierre Rosenfeld et Jean
Veil, ont écrit, le 2 octobre 2000, au juge Renaud Van Ruymbeke une
lettre curieuse : « A l'effet d'éviter toute ambiguïté, les déclarations
de l'intéressé paraissent devoir être précisées conformément aux indications
fournies par notre cliente, partie civile. »
Les avocats affirment que « l'Angola et le Cameroun n'ont jamais été
concernés par un système tel que celui décrit par M. Isoard ». Ils ajoutent
: « D'une manière plus générale, il a été mis définitivement fin
à ce système sous la présidence de M. Jaffré. »
Plus gênantes encore sont les informations qui viennent de Suisse à
propos des listes des bénéficiaires de salaires fictifs versés à diverses
personnalités par Elf-Aquitaine International, dirigée par Alfred Sirven,
puis par Geneviève Gomez, égérie de Philippe Jaffré, placée là, officiellement,
pour « nettoyer les écuries d'Augias ».
Ce qui s'est traduit par la rupture d'un certain nombre de contrats.
Un peu plus tard, Eva Joly recevait, de façon anonyme, une liste de
44 noms de personnalités diverses, avec un point commun : il n'y avait
aucun balladurien.
Ces 44 noms ont été extraits d'une liste de 160, selon le témoignage
publié dans « VSD » de Micheline K..., ancienne secrétaire de direction
d'EAI. Nous publions ci-contre, en exclusivité, deux nouvelles listes
de bénéficiaires de salaires d'EAI, arrêtées en février 1995, qui se
recoupent en partie entre elles et avec la liste des 44.
Il existe un troisième document que nous ne publions pas parce qu'après
vérification il réunit des personnalités ayant véritablement travaillé
chez Elf, pendant la période considérée. Aucune personnalité politique
nouvelle n'apparaît, sous son nom, dans les deux listes que nous publions,
à l'exception d'Yvette Barde, administratrice d'EAI et ex-députée socialiste
au Grand Conseil genevois, épouse du président des syndicats patronaux.
On notera cependant la présence de Hans Buchholz Pfeiffer, homme d'affaires
allemand, proche de la CDU. Pfeiffer était en relation avec un Espagnol,
De Busturia, lui-même proche de la famille royale, qui a reçu 56 millions
de francs de commission dans le cadre du rachat de la compagnie Ertoil
par Elf.
Sans doute d'autres personnalités apparaissent-elles masquées. Pas
pour très longtemps dans la mesure où, pour la première fois, nous
publions, pour un certain nombre de noms, les banques et les numéros
de compte où ont été versées ces rémunérations occultes. La comparaison
des différentes listes recèle des surprises.
On découvre, par exemple, que Colin Moynihan, secrétaire d'État
à l'Énergie du gouvernement Thatcher, était rémunéré à hauteur
de 20 000 francs par mois sous Le Floch et qu'il a été augmenté
à 35 000 francs sous Jaffré !
Autre curiosité : certaines dates ont été modifiées, comme celles d'«
entrée » de Bénédicte de Kerprigent, ex-épouse de William
Abitbol, homme lige de Charles Pasqua, ou de Laurence Perrier, proche
de l'ancien ministre Jean-Jacques de Peretti. Selon Micheline K., la
secrétaire de direction écartée en 1995, qui se souvient d'un certain
nombre de noms, notamment de proches de Jaffré, rémunérés à hauteur
de 60 000 francs par mois, « c'est la première liste des 44 qui
a été trafiquée avant d'être envoyée aux juges ».
A la justice française - car, à Genève, le juge Perraudin semble
faire de l'obstruction - de dévoiler les 160 bénéficiaires des largesses
d'Elf, sous Loïk Le Floch comme sous Philippe Jaffré, sous Alfred
Sirven comme sous Geneviève Gomez. Faute de quoi planerait sur elle
le soupçon de s'être laissée manipuler à dessein.
AIRY ROUTIER (avec Véronique Robert)
Nouvel Observateur - N°1883
Des salaires fictifs.
Les deux listes ci-dessus en exclusivité ont
été arrêtées en février 1995, sous la présidence de Jaffré. Elles montrent,
à tout le moins, qu'Elf continuait, à cette date, via la Suisse, à verser
des rémunérations occultes.
|

|