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Depuis son exil philippin, l'ex-nº2 d'Elf
disposait de plus de 300 millions de francs. Qui lui fournissait cette
petite fortune? L'Express a remonté les filières.
Aéroport de Zurich, le 24 septembre 1997, 17 heures. Un homme
d'affaires, la cinquantaine, allure de play-boy, les cheveux mi-longs
peignés en arrière, se présente au comptoir de
la compagnie Swissair pour le vol 178 en partance pour Manille, aux
Philippines. Une fois ses bagages enregistrés, il garde par-devers
lui une élégante mallette noire. Une femme blonde, plutôt
avenante, l'accompagne.
Alfred Sirven, en décembre 1999, pendant son séjour à
Manille (Philippines), au 45, Scout Lozano, l'une des multiples villas
qu'il a occupées avec sa compagne, Vilma.
Quatorze heures plus tard, le couple se retrouve, comme prévu,
à Manille. C'est son premier séjour dans la capitale des
Philippines. Un séjour vraiment spécial. Il va rendre
visite à un ami français, dont on ne parle guère
pour l'heure, mais appelé à connaître une grande
célébrité quelques mois plus tard: ce n'est autre
qu'Alfred Sirven, l'ex-n° 2 d'Elf, qui a trouvé refuge dans
l'archipel en compagnie de son ancienne gouvernante, Vilma Medina.
A trois reprises, au moins, l'homme d'affaires suisse effectue le voyage
à Manille pour lui apporter de l'argent en liquide
Quant au mystérieux visiteur, il s'appelle Roger Gindroz. De
nationalité suisse, il exerce la profession de gestionnaire de
fortune à Genève. Il a connu Sirven par l'intermédiaire
de Michel Doumeng, l'un des fils du milliardaire rouge, Jean-Baptiste
Doumeng, aujourd'hui décédé. La dame qui l'accompagne,
c'est son épouse, Cosette. Elle a été, au début
des années 1990, en affaires avec le ministre de l'Économie
du président congolais Lissouba, Nguila Mongounga Nkombo. Un
personnage dont nous reparlerons.
Que vient donc faire Gindroz à Manille? Tout simplement remettre
de l'argent en espèces à Alfred Sirven. A trois reprises,
au moins , l'homme d'affaires suisse effectue le voyage à Manille
pour lui apporter quelques espèces sonnantes et trébuchantes.
C'est ainsi que cet émissaire très particulier aurait
remis à Sirven une dizaine de millions de francs suisses (40
millions de francs français). La mallette noire était
bien remplie. Ce magot a permis à sir Alfred - c'est ainsi qu'on
le surnommait aux Philippines - de vivre pendant plus de trois ans,
jusqu'à son arrestation, le 2 février 2001, un exil confortable
en compagnie de Vilma Medina.
Détournement record
Mais Roger Gindroz n'est pas le seul à avoir joué les
porteurs de valises pour l'ancien homme lige de Loïk Le Floch-Prigent.
Un certain Georges, détective privé français, aurait,
lui aussi, effectué quelques voyages à Manille pour aider
l'ami Alfred.
D'où venait ce trésor récupéré de
la Suisse par Gindroz ? Des comptes suisses et liechtensteinois de Sirven...
Eux-mêmes alimentés par le groupe Elf. En tout, Alfred
Sirven aurait eu à sa disposition près de 50 millions
de francs suisses (200 millions de francs français).
Mais ce n'est pas suffisant pour Alfred Sirven. Décidément
prévoyant, il ouvre également, en avril-mai 1997, un compte
au Crédit foncier de Monaco, toujours grâce à l'argent
d'Elf, géré par un autre homme d'affaires franco-suisse,
ami de Gindroz, Lionel Queudot, animateur d'une société
de gestion de patrimoine, Finego SA. Comme L'Express l'a révélé
en décembre 2000, ce personnage, ancien militant du GUD, un mouvement
étudiant d'extrême droite très influent dans les
années 1970-1975, a joué un rôle non négligeable
dans la délivrance, en 1998, d'un vrai-faux passeport à
Alfred Sirven, alors qu'il se trouvait toujours aux Philippines. Sur
ce compte monégasque, intitulé Finego Business, plus de
100 millions de francs français ont été déposés
sur ordre de Sirven. Une partie en sera retirée en liquide, une
autre virée vers des comptes à Hong- kong.
Bref, avant de se réfugier aux Philippines, Sirven disposait
d'un trésor de guerre de plus de 300 millions de francs. L'un
des plus gros détournements d'argent effectué par un particulier...
Une sorte de record.
Début de l'aventure: printemps 1997. Voilà près
de quatre ans qu'Alfred Sirven a quitté le groupe Elf. Depuis
plusieurs mois, la juge Eva Joly souhaite recueillir ses explications
sur les dizaines de millions de francs qu'il a généreusement
distribués à des personnalités, tant de gauche
que de droite, grâce à la filiale suisse du groupe pétrolier
Elf Aquitaine International (EAI), qu'il présidait.
Depuis plusieurs mois aussi, la magistrate souhaite l'interroger sur
les dessous de la reconstruction de la raffinerie de Leuna, dans l'ex-Allemagne
de l'Est, ou sur la caisse noire de 10 millions de francs qu'il gérait
en toute liberté. En vain. Sirven demeure introuvable. Alors,
en ce mois de mai, Eva Joly délivre contre lui un mandat d'arrêt
international. Cette fois, Sirven sait qu'il ne pourra échapper
à la justice. Aussi décide-t-il de quitter la France.
Direction: les Philippines. Mais avant de partir, il veut être
sûr de vivre sans la moindre gêne dans son nouveau refuge.
En clair, pouvoir récupérer, quand bon lui semble, les
millions de francs qui dorment sur les comptes qu'il a ouverts dans
une dizaine de banques suisses. Que ce soit à la Banque de dépôt
et de gestion (BDG) à Lausanne, à l'Union de banques suisses
(UBS) ou au Crédit suisse. C'est ainsi qu'en mai 1997 Sirven
s'adresse à son ami Gindroz. En lui demandant de mettre au point
un système permettant, le plus discrètement possible,
de procéder à un transfert d'argent de Suisse vers les
Philippines.
Gindroz se retourne alors vers un homme d'affaires iranien, Kian Mozaffari.
C'est lui qui va être chargé de cette mission - grâce
à des hommes de paille, parmi lesquels un richissime industriel
grec. La première étape se déroule en mai, lorsque
Mozaffari transfère 47 millions de francs suisses (190 millions
de francs français) notamment du compte Langouste - à
la BDG de Lausanne - propriété de Sirven - vers la Verwaltungs-und
Privat bank (VPB) à Vaduz, au Liechtenstein. Quelques jours plus
tard, Mozaffari y retire, en liquide, 9 millions de francs suisses (36
millions de francs français), qu'il transporte personnellement
en fourgon blindé de Vaduz à Genève...
Arrivé à bon port, Mozaffari, qui semble n'avoir été
que fort peu rémunéré pour son dangereux travail,
en remet 7 à Gindroz, selon un scénario digne d'un roman
policier. Une première remise de fonds se déroule à
l'hôtel Noga Hilton, non loin de l'ancien domicile d'Alfred Sirven.
La seconde remise a lieu quelques jours plus tard, en présence
de gardes du corps, dans les sous-sols du parking de la gare de Zurich.
Même si cette version rocambolesque sera finalement démentie
tant par Gindroz que par Mozaffari, les 7 millions se retrouveront bien
dans leur quasi-totalité chez Alfred Sirven. Il pourra ainsi
acquérir plusieurs maisons aux Philippines, dont l'une sera transformée
en hôtel de luxe...
Après ce retrait de 9 millions de francs suisses, 38 dorment
encore à la Verwaltungs-und Privatbank. Il faut, coûte
que coûte, rendre leur origine indécelable. Aussi prennent-ils,
en juillet 1997, une nouvelle direction. Une partie - 20,5 millions
- atterrit sur deux comptes, dénommés Beauford et Surbinton,
ouverts à la Neue Bank, toujours à Vaduz. Et la valse
continue de plus belle. Quelques jours plus tard, ces 20,5 millions
prennent le chemin d'un autre paradis fiscal, l'île de Jersey,
d'abord à la Cantrade Bank, puis au Banco di Lugano. Ils sont
alors regroupés sur un seul compte, dénommé Minstrel
et administré par un avocat genevois réputé qui
vient d'être inculpé de blanchiment par le juge Perraudin.
Quant au reliquat - 17,5 millions de francs suisses - il rejoint deux
comptes intitulés Beauford et Fininler Securities, ouverts toujours
à la Verwaltungs-und Privatbank de Vaduz. A peine déposés,
ces 17,5 millions sont transférés à l'Union de
banques suisses (UBS) à Genève, sur un compte Seacost.
C'est à partir de ce dernier que Gindroz se servira allègrement
au profit d'Alfred Sirven. Globalement, 12 millions de francs suisses
en seront retirés.
Les mystères de la filière monégasque
Pour fruit de son travail et des services rendus, Gindroz affirme n'avoir
reçu que 150 000 francs suisses, soit 600 000 francs français.
Cette somme, soutient-il, lui a uniquement servi à financer ses
voyages aux Philippines pour y rencontrer Alfred Sirven. Mais en aucun
cas, martèle-t-il au juge Perraudin, il ne s'est livré
à des transferts de fonds pour ce dernier. Il ne manquait plus
que d'exotiques mines d'or dans ce roman vrai. Les voici: "Si je
me suis rendu aux Philippines, explique-t-il, c'était pour monter
des dossiers destinés à préparer l'exploitation
de mines d'or et de cuivre aux Philippines, avec un businessman que
m'avait présenté Alfred Sirven!"
Si cette filière suisse et liechtensteinoise a livré
la plupart de ses mystères, celle du Crédit foncier de
Monaco, où Alfred Sirven a déposé 100 millions
de francs français, comporte encore de nombreux points d'interrogation.
L'ex-n° 2 d'Elf, en effet, ne semble pas être l'unique bénéficiaire
du compte Finego Business. A qui alors était destinée
cette manne?
Reprenons le fil rouge de l'enquête. En huit jours, entre le
1er avril et le 9 avril 1997, peu avant de quitter la France, Alfred
se livre à un ahurissant transfert de fonds vers Finego Business,
à partir de son compte Ardhill chez Bound Partners à Lausanne.
Jugez plutôt: le 1er avril, Finego Business se voit crédité
de 1 727 820 dollars américains (plus de 10 millions de francs
français) et de 3 956 833 dollars canadiens (25 millions de francs
français). Deux jours plus tard, il reçoit 785 796 marks
allemands (environ 3 millions de francs français). Enfin, le
9 avril, arrive le gros magot: 7 069 796 dollars canadiens, soit plus
de 50 millions de francs français.
Quelques semaines plus tard, un "petit" million de dollars
provenant de Finego Business atterrit dans une banque de Hongkong. Son
destinataire: Vilma Medina. Bizarrement, elle ne le récupère
pas... Pourquoi? C'est l'un des mystères que tentent de percer,
à Paris, le juge Renaud Van Ruymbeke et, à Genève,
son collègue Paul Perraudin. Autre bizarrerie: c'est Lionel Queudot
qui récupère ce million de dollars. En est-il le réel
bénéficiaire? Pas sûr.
Des confessions très attendues
Les enquêteurs ont en effet appris qu'un autre personnage avait
la faculté d'actionner ce fameux compte monégasque: l'ancien
ministre de l'Économie du président Lissouba, Nguila Mongounga-Nkombo,
aujourd'hui exilé en France. Or, selon Queudot - c'est ce qu'il
a affirmé à Perraudin - l'ancien ministre congolais était
aussi le bénéficiaire de ce compte. Ce que ce dernier
a totalement démenti, lors d'une rencontre, à Paris, avec
L'Express au siège de son mouvement d'opposition.
Pourtant, interrogé par Perraudin il y a une dizaine de jours,
Nguila Mongounga-Nkombo a admis avoir reçu, sur un compte à
la Banque du Gothard, 1,5 million de dollars (10 millions de francs)
provenant de Finego Business...
Alors, quels liens unissaient l'ancien ministre congolais à
Alfred Sirven? Seul ce dernier pourrait répondre. Mais, depuis
son arrestation et son incarcération à la Santé,
l'ex-n° 2 d'Elf demeure obstinément muet sur les dessous
des comptes suisses dont il a été l'ayant droit économique.
A plusieurs reprises - notamment au cours de son procès - Sirven
a posé une condition préalable à la rupture de
son silence: qu'une information judiciaire soit ouverte sur la fameuse
vente des frégates à Taïwan en 1991.
L'ancien n°2 d'Elf, qui aurait dû percevoir
160 millions de francs à l'occasion de ce marché d'un
montant de 16 milliards, n'a eu de cesse de demander qu'une enquête
soit diligentée sur les autres destinataires de commissions.
Notamment ceux - des personnalités françaises? - qui auraient
perçu globalement 3 milliards de francs. Depuis quelques jours,
la justice française est saisie. C'est dire si, à condition
qu'il tienne ses promesses, les confessions de Sirven sont attendues...
par Gilles Gaetner et Jean-Marie Pontaut
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