DE LA FRANÇAFRIQUE À LA MAFIAFRIQUE - II -

Les mêmes mécanismes ont joué dans les relations entre la France et ses anciennes colonies du Maghreb : certes, celles-ci présentent des caractéristiques assez différentes des États subsahariens, mais la corruption est également au coeur de leurs liens avec la France. Et elle compte beaucoup - bien plus que la solidarité face au "péril islamiste" - pour expliquer le soutien indéfectible de Paris aux dictatures de Hassan II, de Ben Ali ou des généraux du "cabinet noir" algérien.
Cynisme d'État et flux d'argent sale constituent la véritable rationalité des relations France-Afrique noire et France-Maghreb. Dans ce cadre, la rationalité des experts, dès lors qu'elle ne peut être manipulée ou instrumentalisée (mais cela arrive trop souvent, hélas), n'a plus de place. On l'a vu d'une façon particulièrement tragique dans le cas du Rwanda : les recherches méthodologiquement fondées et rationnellement conduites qui alertaient dès 1990 sur les conséquences prévisibles, dans l'ensemble de la région des Grands Lacs, du soutien au président Habyarimana n'ont pas permis de dissiper l'ignorance désinvolte d'un Jean-Christophe Mitterrand ou la brume intellectuelle du petit cercle militaire de l'état-major de l'Élysée qui propagea, jusqu'au coeur du génocide de 1994 au Rwanda et même au-delà, le mythe de la restauration menaçante d'un empire Tutsi, "ethnie guerrière à la solde des Anglo-Saxons".

L'aspiration des Africains à une vie politique libre, dès lors que l'effondrement de l'Union soviétique délégitimait tout régime de parti unique, fut rapidement confrontée à la réalité des élections truquées qui suivirent le discours de La Baule, en 1990. Plus de vingt ans de la gauche au pouvoir, ou jamais bien loin, n'auraient donc fondamentalement rien changé ? C'est sans doute, comme l'explique Jean-Pierre Dozon, parce que l'Afrique est consubstantielle à la Ve République.

Le dérisoire et tragique " bilan africain " de la gauche française

II n'y a en réalité jamais eu de " politique africaine " de la France. L'Afrique a toujours été un instrument pour d'autres enjeux. Des enjeux intérieurs: champ de manoeuvre pour l'armée, financement de la vie politique française, approvisionnement en uranium et en pétrole. Des enjeux de politique internationale: réservoir de votes dans les institutions internationales, zone de transit pour le soutien au régime d'apartheid et à son programme nucléaire.
Mais il s'est opéré au tournant des années quatre-vingt-dix une transformation fondamentale, avec la dévaluation politique de l'Afrique. À la fin des années quatre-vingt, le bloc francophone valait encore vaguement quelque chose dans les relations Est-Ouest, dans les relations entre Israël et les pays arabes. Avec l'effondrement du bloc soviétique et de l'apartheid, l'Afrique ne vaut plus que par morceaux. Ceux du démantèlement des entreprises d'État qui étaient au coeur de la redistribution clientéliste. Ceux du démembrement des territoires avec la réapparition du mercenariat et la prolifération des guérillas vénales. Ceux du pillage à la petite semaine des matières premières. N'y échappent que les enclaves pétrolières.

Dans cette économie politique de la brocante et de la récupération, n'importe quel réseau mafieux peut s'acheter un État africain. Les enjeux politiques africains se sont fragmentés, car ils n'ont plus de sens que comme terrains d'alliance avec des partenaires plus intéressants. La crise du Tchad, qui a vu en 1990 le remplacement d'Hissène Habré par Idriss Déby, était en réalité le terrain de l'alliance avec la Libye, partenaire désormais omniprésent de la politique française en Afrique. Le Tchad n'était qu'une occasion pour la politique arabe de la France, dont les enjeux économiques sont sans commune mesure avec ceux de l'Afrique. L'incompréhensible soutien de la France au régime islamiste soudanais à l'époque où celui-ci était le sanctuaire de l'entreprise de Ben Laden n'était peut-être au fond que de la politique pakistanaise ou saoudienne...

On en oublierait presque que l'Afrique est peuplée de plus de sept cents millions d'êtres humains, confrontés à la disparition de ce qui pouvait exister de services publics, à l'effondrement de l'économie monétaire dans des zones entières qui se replient sur l'économie de subsistance, à la privatisation de la violence et de la corruption, supposés comptables d'une dette dont ils n'ont, pour l'immense majorité, jamais été crédités sous aucune forme.

À cette aune, il semble dérisoire de tenter de dresser le " bilan africain " de la gauche dans ces vingt et quelques dernières années pendant lesquelles elle a dirigé souvent, au moins partiellement, le pays. Mais c'est aussi que le bilan est dérisoire - et tragique - quand on pense aux centaines de milliers de victimes, du Rwanda à l'Algérie, de régimes qui ont sombré dans la folie sanguinaire pour défendre leurs privilèges et dont la France aurait pu arrêter le bras. Mais la gauche n'a rien fait de particulier. Elle a suivi. Dans un premier temps, elle a simplement prolongé le foccartisme classique, y compris dans le choix des hommes, y ajoutant simplement les siens. Puis, quand est venu le temps de la brocante, elle a suivi le mouvement. Pas tout le monde bien sûr. Mais il ne semble pas - pour user d'un euphémisme - que ceux qui ont disposé des moyens d'action que permet l'ancrage durable dans les institutions politiques les aient utilisés pour autre chose que pour prendre des positions personnelles ou de clientèle.

Ce n'est que dans l'apparition d'un vaste mouvement d'organisations non gouvernementales, reprenant les questions du développement et de la démocratie sur la base de relations directes avec la société civile que l'on peut trouver le souffle d'un projet. Reste à savoir s'il est possible de le faire aboutir tant que les États qui pèsent dans la politique internationale soufflent dans l'autre sens. Les citoyens sauront-ils se saisir durablement des nouvelles armes du droit international, encore bien fragile, et qui ne pourra s'imposer sans leur mobilisation, comme l'a montré la longue lutte qui a permis le vote des statuts de la Cour pénale internationale ou la création des tribunaux ad hoc pour le Rwanda et l'ex-Yougoslavie ? C'est par là que se fraye pour le moment le chemin de la démocratie politique et de l'État de droit en Afrique.

 

Dossier coordonné par :HERVÉ SCIARDET AVEC LAIDE DE FRANÇOIS GÈZE, SAYOUBA TRAORÉ, FRANÇOIS?XAVIER VERSCHAVE ET GILBERT WASSERMAN.