RESTAURER L'AMI SASSOU À N'IMPORTE QUEL PRIX - I -

UN PEUPLE À LA TORTURE

Le clan Sassou ayant repris ses habitudes autocratiques et prédatrices, la guerre renaît de ses cendres, débouchant fin 1998 sur une répression épouvantable". Les troupes de Sassou II, ou plutôt ses milices, sont secondées par la même coalition françafricaine qu'en 1997 : le corps expéditionnaire venu de l'Angola; un contingent tchadien de l'ami Idriss Déby; des restes des forces rwandaises qui encadrèrent le génocide; des mercenaires français, et de "vrais faux mercenaires", c'est-à-dire des militaires tricolores déguisés en mercenaires. Le tout avec l'argent d'Elf, de grandes banques et entreprises françaises. Entre décembre 1998 et décembre 1999, les agressions à connotation ethniste contre les populations civiles, au sud de Brazzaville et du pays, ont fait au moins autant de victimes (en nombre de morts ou de viols) que, durant la même période, les conflits au Kosovo, à Timor Est et en Tchétchénie réunis 19. Paris porte une responsabilité directe : la Françafrique d'obédience chiraquienne comme moteur, le gouvernement Jospin pour n'avoir pas serré les freins ? parce qu'en réalité une partie des ministres et de leurs cabinets "sympathisait" avec le soudard de Brazzaville.
Plusieurs témoignages reçus en 2001 laissent à penser que le bilan de cette entreprise criminelle est plus atroce encore qu'on ne le croyait: dans le Sud du pays, un certain nombre de villages auraient été rayés de la carte, et le bilan de cette année de guerre pourrait atteindre ou dépasser les 100 000 morts. Bien entendu, nulle enquête internationale sérieuse n'a été menée à ce sujet dans cette pétrodictature tellement en phase avec Paris, mais aussi Washington, Londres et Moscou. La coalition pro-Sassou a enchaîné les crimes contre l'humanité caractérisés. Au moins quatre crimes ou ensemble de crimes'.
1°/ En décembre 1998, elle boucle les quartiers sud de Brazzaville s une incursion controversée d'éléments rebelles ". Le ratissage s'en suit conduit à l'élimination, sur une base raciste et sexiste hommes d'ethnie tari, originaires de la région du Pool), d'au minimum cinq mille personnes. Cela suppose un élément intentionnel de même que l'interdiction prolongée du quartier aux journalistes et humanitaires : le temps de faire disparaître les corps
2°/ Avec ses alliés étrangers, le régime Sassou II entreprend la conquête" des principales villes du Sud. Nkayi et Dolisie ont été les premières cibles. Le " nettoyage ethnique " de ces deux villes; massacres et mise en fuite des habitants terrorisés, a fait passer leur .population globale de 120 000 à 3 500 personnes, selon une mission ONU passée en avril. La répression procède selon le même scénario qu'au sud de Brazzaville : pillage, viols, assassinat systématique des mâles. En pays fief de l'ex-Premier ministre Kolelas, comme chez les partisans ex-Président Lissouba, dans les régions de la vallée du Niari (le Niboland). Un détail a frappé un observateur : on vole même les planches à pétrir le manioc, sans guère de valeur marchande. C'est le signe que l'on veut attenter à la vie même de toute une population. Jean[de Mouanda, ancien maire de Dolisie, affirme : "La destruction programmée des personnes et des biens s'accompagne de viols de mineurs et des personnes âgées réduisant ainsi à néant toute dignité humaine. Les sépulcres de dignitaires traditionnels sont profanés par les forces de Denis ou Nguesso effaçant de la sorte tous les liens entre les mânes des ancêtres et les vivants. Cette oeuvre diabolique de destruction va jusqu'à décimer les arbres fruitiers pour empêcher toute réinstallation des populations les zones agricoles. Les hôpitaux, les dispensaires, les écoles et les oeuvres sociales ne sont pas épargnés." Les Mig angolais bombardent les localités du Sud. Fuyant l'agression, des centaines de milliers de personnes se cachent, affamées, la forêt. Le Père Lucien Favre, missionnaire spiritain suisse, a livré fin janvier 1999 à plusieurs journaux un tableau explicite de la situation le long du chemin de fer Congo océan. N'en retenons que deux :
lorsque " l'armée angolaise et les Cobras sont entrés dans Dolisie le 27 décembre, ils ont [...] tué tous les jeunes hommes qui étaient restés, sans distinction " " Entre Nkayi et Madingou, [...] les villages sont systématiquement détruits et la population exterminée. "
L'année 1999 est marquée par le sort épouvantable de 300 000, puis 500 000 civils fugitifs (un Congolais sur neuf, puis sur six), mourant de faim dans les forêts. " Ils ressemblent aux réfugiés somaliens de 1993 ", "des dizaines de milliers d'enfants sont morts de faim et de maladies ", affirme le journaliste Henrik Lindell.
3/° Lorsque les fugitifs n'ont plus d'autre issue que de rentrer chez eux, ils risquent l'exécution pour les hommes, le viol pour les femmes. "Pourquoi ne pas violer ces femmes? Elles sont complices ", racontent les Cobras attablés dans les bars de Brazzaville. Un homme de 22 ans, enrôlé depuis deux ans "pour Sassou, affirme à Henrik Lindell : " On tue, on brûle et on viole les femmes. C'est normal. La guerre, c'est comme ça " À Genève, le 21 février 2000, le coordinateur humanitaire de l'ONU, Bill Paton, parlera de "plusieurs dizaines de milliers " de viols commis en 1999. Selon le rapport annuel de Médecins sans frontières, la plupart des femmes de moins de quarante ans sortant des forêts du Pool ont été violées sur le chemin du retour vers Brazzaville. Un membre d'Action contre la faim (ACF) ayant séjourné dans le Pool relate que (des Cobras se vantaient d'avoir saccagé les femmes du Pool. " Dans le même rapport d'ACF, Pascal Lefort affirme : "le viol est utilisé comme arme de guerre o 28. Depuis l'arrêt Akayesu du Tribunal pénal international pour le Rwanda, il s'agit là certainement d'un crime contre l'humanité.
La plupart des viols ont été collectifs, ou à répétition : cela accroît les risques de contamination et sur contamination par le rétrovirus du sida, tant des violées que des violeurs. D'après les statistiques établies à l'hôpital de Makélékélé de décembre 1999 à mai 2000, 74 % des violences sexuelles impliquent au moins deux hommes " Or, pendant plusieurs mois, le régime a refusé à Médecins sans frontières la distribution précoce d'antirétroviraux aux femmes violées.
4/° Au printemps 1999, le pouvoir use de promesses trompeuses pour inciter au retour ceux qui avaient franchi le fleuve vers Kinshasa. Selon le témoignage de l'un des rares rescapés, recoupé de différentes sources, plus de cent jeunes hommes' revenus au pays ont été arrêtés puis assassinés le vendredi 15 mai vers 3 heures du matin à proximité de la Présidence. Seul critère de cette boucherie: un nom de famille du Pool. Frédéric Fritscher a ramené pour Le Monde, un an plus tard, un témoignage qui corrobore largement ce qui précède. "Ce père de famille dont le fils a été arrêté, un jour de mai 1999, devant lui et son épouse, au port fluvial de Brazzaville, en même temps que des dizaines d'autres hommes, (a choisi de se battre contre l'impunité i]. [...] Comme des milliers d'autres déplacés, son fils est revenu de la région du Pool, où il s'était réfugié pour fuir les combats, à Brazzaville, en transitant par Kinshasa, [ ...] de l'autre côté du fleuve, rassuré par le discours prononcé par le président Sassou Nguesso à l'occasion des vœux en janvier 1999.
Les réfugiés rentraient en barges de Kinshasa où ils se regroupaient avec l'assistance d'organisations internationales. Tous les deux jours, quelque 1 500 personnes transitaient ainsi par le "Beach ", le port fluvial de Brazzaville. "Le ministre de la Santé accueillait les familles de déplacés. Mais, juste après son départ, les unités de la Garde républicaine triaient, interrogeaient, arrêtaient et faisaient disparaître systématiquement ceux qui étaient en âge de porter les armes, les accusant d'être des ` "Ninjas ", raconte le père du jeune disparu. "C'était l'époque où des voyous, incorporés dans la force publique, se comportaient comme des sauvages, découpant les corps de leurs victimes à la machette et accrochant les membres et les têtes sur les calandres des voitures des 'cobras' avant de jeter les restes des corps dans le fleuve. Toute la ville a vu ça. Le fleuve est devenu un grand cimetière entre mai et août", dit-il en contenant sa colère.
L'homme a suivi la trace de son fils après son arrestation. l a recueilli des témoignages sur son lieu de détention. [...] Il énumère et décrit les endroits où les corps des suppliciés étaient abandonnés, enterrés ou brûlés : "Principalement le long du fleuve, derrière le palais présidentiel, sur ce qu'on appelle le " chemin de la flottille ". "Des corps ont été brûlés le 19, le 21 et le 24 mai, avec de vieux pneus. Des soldats congolais, rwandais et tchadiens ont jeté dans le feu des personnes encore vivantes. Des soldats traumatisés ont raconté dans les églises ce qu'ils avaient fait. Les gens du secteur étaient horrifiés".
Dans la partie nord de Brazzaville, sur la route nationale n° 2, avant le cimetière Italolo, des grappes de cadavres ont été abandonnés. Pendant deux mois, le cimetière est resté fermé. C'était un endroit où on tuait les gens et où on abandonnait leurs corps. Pareil autour du commissariat de Mfilou, dans les quartiers sud, dirigé à l'époque par un officier surnommé "le bourreau". Et à Moukando, dans le secteur de la Cité des 16, [...] qui est devenu un centre de torture et de détention où opèrent aussi des mercenaires européens.
"En avril, mai et juin, tous les jours, une trentaine de jeunes hommes étaient tués sur le parapet du pont du Djoué, les corps basculaient directement dans la rivière. L'endroit était pestilentiel. Un jeune qui a survécu, un ami de mon fils, a raconté ce qui s'était passé'. Il témoignera un jour de la façon dont ils ont été conduits par petits groupes à l'endroit où ils ont été mitraillés à l'arme automatique, comment d'autres blessés qui s'étaient extirpés du monceau de cadavres avec lui ont été rattrapés et achevés à quelques mètres de sa cache, comment il a échappé à un commando envoyé à l'hôpital pour l'assassiner".
Une trentaine de morts tous les jours pendant 3 mois, rien qu'au pont du Djoué : plus de deux mille jeunes assassinés, au bas mot, sur les bases d'un tri ethnique. Dans son Dossier d'information, l'Association des parents des personnes arrêtées par la force publique et portées disparues au Congo-Brazzaville expose d'autres horreurs encore: "Les hommes incarcérés au siège de la Garde présidentielle ont été forcés à des actes de sodomie collective. II leur a été ordonné de brûler, des nuits entières, les corps des victimes assassinées avant de subir le même sort eux-mêmes. " "Certaines victimes, attachées à une barre de fer, ont été jetées vivantes dans le fleuve. D'autres ont été enterrés vivants." "Aux alentours de la résidence présidentielle de Mpila, [...] des personnes arrêtées étaient enfermées dans des containers jusqu'à ce que mort s'en suive." " De nombreux sacs en plastique contenant des restes humains sont découverts en bas du pont du Djoué ou en aval des cataractes "...
Pour la Fédération internationale des droits de l'homme (FIDH), " la présence active et répétée des autorités civiles tenant un discours de propagande faussement rassurant au moment de l'arrivée des réfugiés au port fluvial de Brazzaville, constitue un indice suffisant pour permettre d'affirmer leur implication dans un plan concerté, avec les forces de l'ordre, tendant ? sous le couvert d'un discours aux accents rassembleurs et pacifiques ? à traquer certaines catégories de personnes, en raison de leurs opinions politiques, leurs origines régionales ou sur la base de simples soupçons de participation à des activités miliciennes "pro-Lissouba" ou "pro-Kolelas". 341) Ce tragique retour des fugitifs de l'intérieur s'opérait à l'appel du Haut commissariat aux réfugiés (HCR)...
En juin 2000, c'est Denis Sassou Nguesso qui se plaignait devant la justice française, d'une offense de ma part. Commentaire de son avocat Maître Vergès, lors de sa plaidoirie du 7 mars 2001 : " Verschave aboie, les réfugiés passent'"... Jacques Vergès est aussi l'avocat de l'ex trésorière du RPR Louise-Yvonne Casetta, la " Cassette " de la Chiraquie. Tel un soutier de l'Élysée, il en fréquente les sous-sols" : il fait partie de l'escadron de mousquetaires du Palais qui assurent l'impunité présidentielle en ferraillant, à coups d'effets de manche et de vices de forme. sur les brèches ouvertes ou réouvertes par des juges irrévérencieux.
Au Congo, la prolongation de la guerre s'est traduite par des actes d'agression sur les réfugiés, commises aussi par des milices dites sudistes. Ces faits sont surtout imputables aux "Nsilulus" du pasteur Ntoumi"'. Mais ceux-ci sont loin d'avoir eu la primeur de la terreur, et leurs exactions n'ont pas eu le caractère systématique de celles qu'ont mises en oeuvre les partisans de Sassou. Celui-ci ne peut plaider les " bavures " : l'un de ses proches, le général Dabira, a exposé dans un ouvrage publié en 1998 35 un organigramme de type vertical attestant que Denis Sassou Nguesso, lui-même général, supervisait la préparation et l'exécution des opérations militaires. Remarquons qu'au printemps 1999, il n'a pas hésité à recruter pour commander sa garde personnelle celui qui venait de diriger pendant cinq ans la "garde présidentielle" de Jean-Marie Le Pen : Bernard Courcelles
Durant la guerre civile en Bosnie, des crimes graves ont été commis par des Croates et des musulmans. Mais ils n'ont pas atteint le degré de systématicité des crimes contre l'humanité décidés par le président bosno-serbe Radovan Karadzic et son général en chef, Ratko Mladic. L'ami Sassou de Jacques Chirac est un mixte de ces deux hommes. Une première plainte pour crimes contre l'humanité a d'ailleurs été déposée contre lui en octobre 2001 à Bruxelles. Suivie de deux autres en décembre.