L'Observateur : Monsieur Ange-Edouard
Poungui, vous vivez en France en exil depuis le coup d'Etat du
15 octobre 1997, comment vous portez-vous ?
Je me porte physiquement bien grâce à
Dieu ! Mais j'ai le mal du pays car je n'ai jamais passé
autant d'années à l'étranger.
Le Président Sassou a quand même
prononcé une amnistie qui permet à tout le monde,
y compris sans doute vous de rentrer au pays. N'est ce pas une
avancée vers la réconciliation.
Ma compréhension des amnisties successives
décrétées par M. Sassou n'est pas la même
que la vôtre. Ce à quoi nous assistons, c'est plutôt
l'institutionnalisation de l'impunité. En procédant
comme il le fait, M. Sassou espère soustraire les siens
des poursuites judiciaires pour les nombreux crimes y compris
la disparition en mai 1999 de 353 de nos compatriotes, dont lui-même
et ses proches se sont rendus coupables depuis 1997, mais qui,
au regard de la constitution de 1992 et de la loi internationale,
sont imprescriptibles.
Je pense pour ma part, qu'une vraie amnistie ne peut résulter
que des conclusions d'une commission, vérité, justice
et réconciliation issue elle-même d'un consensus
national, à la suite d'un vrai dialogue sans exclusive.
Cette amnistie là concerne aussi bien M. Sassou que les
autres protagonistes. Je dénie donc à M. Sassou
le droit de s'ériger tout seul, en monarque absolu, exerçant
au gré de ses humeurs, le droit de condamner celui-ci et
d'absoudre celui là.
En ce qui me concerne, je ne pense pas avoir commis un crime ou
un délit en choisissant l'exil pour ma sécurité
et pour ne pas cautionner une forme d'alternance que j'exècre
! Autrement dit, mon retour au pays n'est pas conditionné
par une quelconque amnistie. Cependant, je reste politiquement
solidaire de tous mes compagnons de lutte à la tête
desquels se trouve le président Lissouba, injustement condamnés
à la suite d'une parodie de procès.
M. Poungui, on vous attendait au dialogue
national, comme d'autres opposants qui se sont précipités
à y participer. Qu'est ce qui avait motivé votre
absence ?
J'ai déjà eu l'occasion de m'exprimer
sur cette question sur vos colonnes. Je répète que,
ce qui s'est passé en mars/avril 2001 ne peut être
considéré comme un dialogue national. Cet ersatz
m'a rappelé les congrès extraordinaires du parti
unique le PCT élargi à ses alliés. C'est
d'ailleurs sous ce format que M. Sassou et les tenants de la "démocratie
dirigée", avaient envisagé d'organiser dès
1990, l'instauration sous contrôle, du multipartisme en
évitant la conférence nationale souveraine. J'étais
foncièrement opposé à cette époque
à une telle formule.
En organisant unilatéralement ces assises
et en disqualifiant le Président Bongo réputé
médiateur international, M. Sassou avait délibérément
violé l'accord de décembre 1999, notamment en son
article 13 qui prévoyait l'organisation sous l'égide
de la communauté internationale d'un dialogue national
sans exclusive. De plus, il faut se rappeler qu'à cette
occasion, les principaux protagonistes de la crise congolaise
à savoir, le président Pascal Lissouba, le Président
Yhomby et le Premier ministre Bernard Kolélas avaient été
frappés d'ostracisme par M. Sassou. Dès lors, il
était clair que je ne pouvais participer à pareille
mascarade sans renier mes convictions. Enfin, on oublie trop souvent
que l'opposition intérieure regroupée à l'époque
au sein du Collectif des partis et associations favorables au
dialogue sans exclusive, s'était abstenue de participer
à ce monologue. La présence de quelques opposants
qui s'y étaient précipités (le terme est
de vous) n'a pas suffit, loin s'en faut, à donner à
cette réunion, le caractère de dialogue national
sans exclusive.
Le gouvernement actuel a récemment
déclaré que la paix a été sa principale
préoccupation. Croyez-vous que la paix et la réconciliation
nationale soient une réalité au Congo ?
Je ne pense pas que le pouvoir actuel ait réellement
fait de la recherche de la paix sa principale préoccupation.
S'il en était ainsi, il aurait pu éviter la guerre
de 1998 – 1999 et il n'aurait pas envoyé en 2002,
ses chars et ses hélicoptères de combat, quelques
jours seulement après l'auto plébiscite de M. Sassou,
contre des populations civiles dans le Pool, pour une simple opération
de maintien de l'ordre !
En ce qui me concerne, je répète à
l'envi que seule une solution politique est de nature à
restaurer la paix et à ouvrir la voie à la réconciliation
nationale. Cette solution passe par un vrai dialogue entre tous
les protagonistes sans exception des conflits répétitifs
que notre pays a connus. C'est ma conviction. Je sais que beaucoup
de compatriotes dont vous même, gagnés par le pessimisme
avez perdu tout espoir de voir ce dialogue s'instaurer un jour,
car plus le temps passe, plus s'éloignent les chances d'un
tel dialogue. Or, jusqu'ici, M. Sassou a usé de ruse et
de corruption pour obtenir une paix armée d'abord, une
situation de ni paix ni guerre ensuite. C'est dans ce contexte
que croyant avoir fini avec M. NTUMI, il s'apprêtait à
annoncer solennellement devant son parlement, le 14 août
dernier, le retour dans la capitale du pasteur rebelle. Mais voilà,
fidèle à ses convictions, M. Ntumi fait de la tenue
du dialogue national sans exclusive le préalable incontournable
à son retour à la vie normale. En agissant ainsi,
il est conforme à l'esprit et à la lettre de l'accord
du 29 décembre 1999. C'est une juste et constante exigence
du pasteur qui reste reclus dans son fief de Vindza. Face à
cette nouvelle donne, le général président
va-t-il de nouveau lancer ses chars, ses hélicoptères
de combat et ses milices à l'assaut de Vindza pour contraindre
le pasteur à regagner la capitale ? C'est la question que
je me pose.
Comme vous pouvez le constater, la paix et la réconciliation
sont encore bien éloignées, six ans après
le coup d'Etat sanglant du 15 octobre 1997 et la guerre qu'il
a provoquée.
Six ans après son retour au pouvoir
par le coup de force sanglant du 15 octobre 1997, êtes-vous
d'avis avec vos frères de l'opposition intérieure
qui affirment lors du meeting du 07/092003 que M. Sassou a échoué
?
Avant de répondre à votre question,
permettez-moi tout d'abord de faire une observation : l'Opposition
dite parlementaire, en organisant le meeting du 7 septembre 2003,
vient de se rendre compte de l'inanité du cadre institutionnel
mis en place par le régime illégal, illégitime
et dictatorial du général Sassou. En dépit
de l'interdiction dont il était frappé par M. Ibovi,
ce rassemblement a connu un retentissement national et international
tel que le PCT a été obligé d'organiser précipitamment,
un meeting de soutien au tyran, en usant et en abusant des médias
d'Etat, pour ameuter ses partisans, sonnés par le succès
de cette manifestation. C'est bon signe ! J'espère pour
ma part qu'avec ce meeting, le débat politique est enfin
sorti du carcan institutionnel dans lequel le pouvoir avait voulu
l'enfermer pour l'étouffer. Il est descendu dans la rue,
c'est-à-dire le lieu qu'il ne devrait jamais quitter dans
les circonstances actuelles car, c'est le seul endroit où
les Sans voix interdits des médias publics, peuvent s'exprimer
pour être entendus !
Revenant à votre question, je voudrai vous
faire observer que c'est un truisme que de dire que M Sassou a
échoué. A vrai dire, c'est le contraire qui m'aurait
étonné… A cet égard, je partage l'état
de lieu dressé par les organisateurs du rassemblement du
07 septembre dernier. Il n'est qu'à se référer
aux conclusions des différentes missions du FMI et de la
Banque Mondiale pour s'en convaincre. En effet, ces institutions
de Bretton Woods n'ont de cesse de dénoncer, par le doux
euphémisme de "dérapages", la gestion
calamiteuse des autorités congolaises actuelles. De son
côté, la CEMAC a épinglé notre pays
comme étant le dernier de la classe puisqu'en 2002, il
est le seul membre à n'avoir satisfait à aucun des
quatre critères de convergence visant à harmoniser
les économies des Etats membres. M. Rigobert Andely l'argentier
du régime qui est l'un des maîtres d'œuvre de
ces critères, du temps où il était à
la BEAC, doit s'arracher les cheveux !
Ce n'est pas une exception congolaise…
A l'évidence oui. Cette situation constitue
manifestement une "exception congolaise" sinon, comment
expliquer autrement qu'un pays d'à peine trois millions
d'habitants, producteur de pétrole par surcroît et
dont les revenus n'ont cessé de croître durant ces
cinq dernières années, voit en même temps
la pauvreté augmenter de façon exponentielle, sous
l'indifférence des dirigeants et d'une poignée de
nouveaux riches tous proches du régime. Autre paradoxe
typiquement congolais, est l'augmentation de la dette extérieure,
dont l'encours a dépassé le chiffre astronomique
de 5 milliards de dollars américains. A ce sujet, les Congolais
sont en droit d'exiger la composition et l'affectation de cette
dette qui maintient notre pays en tête des pays les plus
endettés du monde par tête d'habitants, depuis Sassou
I. A titre d'exemple, il serait intéressant de connaître
la part due à l'Angola, au Gabon, au Tchad et aux mercenaires
de tout acabit, au titre de leur participation dans le succès
du coup d'Etat qui a ramené le 15 octobre 1997, le général
Sassou au pouvoir.
M. le Premier Ministre, Selon vous et
au regard de votre longue expérience des affaires, que
faire pour gouverner autrement ?
Ce n'est ni le lieu, ni le moment pour moi de faire
des propositions, parce que, je ne me considère pas aujourd'hui
comme un opposant au sens où on l'entend dans un système
démocratique. Je me définis moi-même comme
quelqu'un qui combat un régime qui, selon V. Hugo, est
"né d'un crime brusque, le coup d'Etat et maintenu
par un crime continu, le despotisme… "
Cependant, pour que ceci ne soit pas interprété
comme une dérobade, je me bornerai à esquisser quelques
pistes et à rappeler quelques règles qui, si elles
étaient observées, pourraient mettre un terme à
la gestion chaotique actuel.
Pour retrouver le cercle vertueux de la bonne gouvernance, il
faudrait restaurer l'orthodoxie financière dans toute sa
rigueur ainsi que la transparence dans la gestion de la chose
publique. Pour ce faire :
le pétrole devra cesser d'être le domaine réservé
du président de la république afin de mettre un
terme à cette pratique détestable qui consiste à
marginaliser le gouvernement et la représentation nationale
dans la gestion de cette ressource commune ;
le ministre en charge des hydrocarbures devra proposer au gouvernement
et à la représentation nationale, la politique à
mettre en œuvre dans ce domaine ;
le ministère des finances devra pour sa part assurer la
détermination de l'assiette fiscale en la matière
et assurer le recouvrement des recettes qui en résultent
et qui doivent être reversées en totalité
au Trésor public ;
la pratique des collectifs budgétaires devra être
réhabilitée afin de prendre en compte les effets
induits par la fluctuation des recettes et des dépenses
en cours d'exercice ;
chaque exercice budgétaire devra être clôturé
par une loi de règlement ;
le Congo devra respecter scrupuleusement les statuts de la BEAC
dont il est dépositaire en affectant ses recettes d'exportation
et les devises dans le compte d'opérations dans les proportions
admises, plutôt que de multiplier des comptes dans les paradis
fiscaux, dans le but d'échapper aux saisies de ses créanciers.
En réalité, ces comptes qui fonctionnent souvent
sous la signature des personnes non habilitées, sont autant
de canaux d'évasion fiscale, de détournement des
deniers publics et de blanchiment de l'argent sale ;
on peut imaginer un contrôle citoyen en amont, comme celui
que proposent la société civile et les hommes d'église
sous le slogan "Publiez ce que vous versez" en même
temps qu'un contrôle ex post devra être exercé
par des magistrats intègres d'une Cour des comptes, sur
l'ensemble de la comptabilité publique.
Je crois pour ma part que seul un tel dispositif,
par le jeu des contrôles et des contre pouvoirs qu'il implique,
est susceptible de garantir une saine gestion de notre patrimoine
commun, le Congo.
Croyez vous que cela soit possible dans
notre pays ?
Il va sans dire que de telles réformes ne
peuvent être mises en oeuvre par le pouvoir illégitime
actuel. Seul un pouvoir issu du peuple et au service du peuple
est en mesure d'apporter des réponses appropriées
à la lancinante question que se posent nos compatriotes
depuis deux décennies à savoir : où va l'argent
du pétrole ?
Monsieur le Premier Ministre, quel
est l'état de vos relations avec le Président Pascal
Lissouba ?
Je sais que beaucoup de gens y
compris dans les hautes sphères du pouvoir actuel, s'intéressent
de très près à mes relations avec le Président
Pascal Lissouba. A tous je voudrai dire haut et fort que mes relations
avec mon frère aîné, sont excellentes et,
comme le bon vin, elles se bonifient en vieillissant.
Le Premier Ministre Bernard Kolélas
a une fois de plus, manifesté sa volonté de regagner
son pays pour non seulement vivre aux côtés des siens
et continuer à animer son parti, mais aussi pour se mettre
à la disposition de la justice qui l'avait condamné
par contumace. Pourtant, nous avons appris que les compagnies
aériennes ont reçu des consignes strictes des autorités
congolaises pour ne pas embarquer M. Kolélas. A ce sujet,
les frontières aériennes du pays étaient
fermées pendant deux jours, à tous les vols en provenance
ou ayant fait escale en Afrique de l'ouest ! Quelle est votre
réaction ?
Ecoutez, cette attitude de M. Sassou
est incompréhensible. J'en suis d'autant plus indigné
que M. Sassou a récemment affirmé que ceux des Congolais
qui avaient des démêlés avec la justice devraient
répondre de leurs actes à leur retour au pays. C'est
précisément ce que M. Kolélas a bien voulu
faire. Pourquoi alors l'empêcher de rentrer dans son pays
? Il apparaît clairement que le refus obstiné de
laisser M. Kolélas rentrer au bercail, prouve, s'il en
était encore besoin, que le procès qui le condamnait
n'était qu'une mascarade destinée à écarter
un adversaire politique redoutable.