UNE INTERVIEW FONDAMENTALE
Ange-Edouard Poungui, répond aux questions de "L'OBSERVATEUR "N°226 du 16/22 octobre 2003

L'Observateur : Monsieur Ange-Edouard Poungui, vous vivez en France en exil depuis le coup d'Etat du 15 octobre 1997, comment vous portez-vous ?

Je me porte physiquement bien grâce à Dieu ! Mais j'ai le mal du pays car je n'ai jamais passé autant d'années à l'étranger.

Le Président Sassou a quand même prononcé une amnistie qui permet à tout le monde, y compris sans doute vous de rentrer au pays. N'est ce pas une avancée vers la réconciliation.

Ma compréhension des amnisties successives décrétées par M. Sassou n'est pas la même que la vôtre. Ce à quoi nous assistons, c'est plutôt l'institutionnalisation de l'impunité. En procédant comme il le fait, M. Sassou espère soustraire les siens des poursuites judiciaires pour les nombreux crimes y compris la disparition en mai 1999 de 353 de nos compatriotes, dont lui-même et ses proches se sont rendus coupables depuis 1997, mais qui, au regard de la constitution de 1992 et de la loi internationale, sont imprescriptibles.
Je pense pour ma part, qu'une vraie amnistie ne peut résulter que des conclusions d'une commission, vérité, justice et réconciliation issue elle-même d'un consensus national, à la suite d'un vrai dialogue sans exclusive. Cette amnistie là concerne aussi bien M. Sassou que les autres protagonistes. Je dénie donc à M. Sassou le droit de s'ériger tout seul, en monarque absolu, exerçant au gré de ses humeurs, le droit de condamner celui-ci et d'absoudre celui là.
En ce qui me concerne, je ne pense pas avoir commis un crime ou un délit en choisissant l'exil pour ma sécurité et pour ne pas cautionner une forme d'alternance que j'exècre ! Autrement dit, mon retour au pays n'est pas conditionné par une quelconque amnistie. Cependant, je reste politiquement solidaire de tous mes compagnons de lutte à la tête desquels se trouve le président Lissouba, injustement condamnés à la suite d'une parodie de procès.

M. Poungui, on vous attendait au dialogue national, comme d'autres opposants qui se sont précipités à y participer. Qu'est ce qui avait motivé votre absence ?

J'ai déjà eu l'occasion de m'exprimer sur cette question sur vos colonnes. Je répète que, ce qui s'est passé en mars/avril 2001 ne peut être considéré comme un dialogue national. Cet ersatz m'a rappelé les congrès extraordinaires du parti unique le PCT élargi à ses alliés. C'est d'ailleurs sous ce format que M. Sassou et les tenants de la "démocratie dirigée", avaient envisagé d'organiser dès 1990, l'instauration sous contrôle, du multipartisme en évitant la conférence nationale souveraine. J'étais foncièrement opposé à cette époque à une telle formule.

En organisant unilatéralement ces assises et en disqualifiant le Président Bongo réputé médiateur international, M. Sassou avait délibérément violé l'accord de décembre 1999, notamment en son article 13 qui prévoyait l'organisation sous l'égide de la communauté internationale d'un dialogue national sans exclusive. De plus, il faut se rappeler qu'à cette occasion, les principaux protagonistes de la crise congolaise à savoir, le président Pascal Lissouba, le Président Yhomby et le Premier ministre Bernard Kolélas avaient été frappés d'ostracisme par M. Sassou. Dès lors, il était clair que je ne pouvais participer à pareille mascarade sans renier mes convictions. Enfin, on oublie trop souvent que l'opposition intérieure regroupée à l'époque au sein du Collectif des partis et associations favorables au dialogue sans exclusive, s'était abstenue de participer à ce monologue. La présence de quelques opposants qui s'y étaient précipités (le terme est de vous) n'a pas suffit, loin s'en faut, à donner à cette réunion, le caractère de dialogue national sans exclusive.

Le gouvernement actuel a récemment déclaré que la paix a été sa principale préoccupation. Croyez-vous que la paix et la réconciliation nationale soient une réalité au Congo ?

Je ne pense pas que le pouvoir actuel ait réellement fait de la recherche de la paix sa principale préoccupation. S'il en était ainsi, il aurait pu éviter la guerre de 1998 – 1999 et il n'aurait pas envoyé en 2002, ses chars et ses hélicoptères de combat, quelques jours seulement après l'auto plébiscite de M. Sassou, contre des populations civiles dans le Pool, pour une simple opération de maintien de l'ordre !

En ce qui me concerne, je répète à l'envi que seule une solution politique est de nature à restaurer la paix et à ouvrir la voie à la réconciliation nationale. Cette solution passe par un vrai dialogue entre tous les protagonistes sans exception des conflits répétitifs que notre pays a connus. C'est ma conviction. Je sais que beaucoup de compatriotes dont vous même, gagnés par le pessimisme avez perdu tout espoir de voir ce dialogue s'instaurer un jour, car plus le temps passe, plus s'éloignent les chances d'un tel dialogue. Or, jusqu'ici, M. Sassou a usé de ruse et de corruption pour obtenir une paix armée d'abord, une situation de ni paix ni guerre ensuite. C'est dans ce contexte que croyant avoir fini avec M. NTUMI, il s'apprêtait à annoncer solennellement devant son parlement, le 14 août dernier, le retour dans la capitale du pasteur rebelle. Mais voilà, fidèle à ses convictions, M. Ntumi fait de la tenue du dialogue national sans exclusive le préalable incontournable à son retour à la vie normale. En agissant ainsi, il est conforme à l'esprit et à la lettre de l'accord du 29 décembre 1999. C'est une juste et constante exigence du pasteur qui reste reclus dans son fief de Vindza. Face à cette nouvelle donne, le général président va-t-il de nouveau lancer ses chars, ses hélicoptères de combat et ses milices à l'assaut de Vindza pour contraindre le pasteur à regagner la capitale ? C'est la question que je me pose.
Comme vous pouvez le constater, la paix et la réconciliation sont encore bien éloignées, six ans après le coup d'Etat sanglant du 15 octobre 1997 et la guerre qu'il a provoquée.

Six ans après son retour au pouvoir par le coup de force sanglant du 15 octobre 1997, êtes-vous d'avis avec vos frères de l'opposition intérieure qui affirment lors du meeting du 07/092003 que M. Sassou a échoué ?

Avant de répondre à votre question, permettez-moi tout d'abord de faire une observation : l'Opposition dite parlementaire, en organisant le meeting du 7 septembre 2003, vient de se rendre compte de l'inanité du cadre institutionnel mis en place par le régime illégal, illégitime et dictatorial du général Sassou. En dépit de l'interdiction dont il était frappé par M. Ibovi, ce rassemblement a connu un retentissement national et international tel que le PCT a été obligé d'organiser précipitamment, un meeting de soutien au tyran, en usant et en abusant des médias d'Etat, pour ameuter ses partisans, sonnés par le succès de cette manifestation. C'est bon signe ! J'espère pour ma part qu'avec ce meeting, le débat politique est enfin sorti du carcan institutionnel dans lequel le pouvoir avait voulu l'enfermer pour l'étouffer. Il est descendu dans la rue, c'est-à-dire le lieu qu'il ne devrait jamais quitter dans les circonstances actuelles car, c'est le seul endroit où les Sans voix interdits des médias publics, peuvent s'exprimer pour être entendus !

Revenant à votre question, je voudrai vous faire observer que c'est un truisme que de dire que M Sassou a échoué. A vrai dire, c'est le contraire qui m'aurait étonné… A cet égard, je partage l'état de lieu dressé par les organisateurs du rassemblement du 07 septembre dernier. Il n'est qu'à se référer aux conclusions des différentes missions du FMI et de la Banque Mondiale pour s'en convaincre. En effet, ces institutions de Bretton Woods n'ont de cesse de dénoncer, par le doux euphémisme de "dérapages", la gestion calamiteuse des autorités congolaises actuelles. De son côté, la CEMAC a épinglé notre pays comme étant le dernier de la classe puisqu'en 2002, il est le seul membre à n'avoir satisfait à aucun des quatre critères de convergence visant à harmoniser les économies des Etats membres. M. Rigobert Andely l'argentier du régime qui est l'un des maîtres d'œuvre de ces critères, du temps où il était à la BEAC, doit s'arracher les cheveux !

Ce n'est pas une exception congolaise…

A l'évidence oui. Cette situation constitue manifestement une "exception congolaise" sinon, comment expliquer autrement qu'un pays d'à peine trois millions d'habitants, producteur de pétrole par surcroît et dont les revenus n'ont cessé de croître durant ces cinq dernières années, voit en même temps la pauvreté augmenter de façon exponentielle, sous l'indifférence des dirigeants et d'une poignée de nouveaux riches tous proches du régime. Autre paradoxe typiquement congolais, est l'augmentation de la dette extérieure, dont l'encours a dépassé le chiffre astronomique de 5 milliards de dollars américains. A ce sujet, les Congolais sont en droit d'exiger la composition et l'affectation de cette dette qui maintient notre pays en tête des pays les plus endettés du monde par tête d'habitants, depuis Sassou I. A titre d'exemple, il serait intéressant de connaître la part due à l'Angola, au Gabon, au Tchad et aux mercenaires de tout acabit, au titre de leur participation dans le succès du coup d'Etat qui a ramené le 15 octobre 1997, le général Sassou au pouvoir.

M. le Premier Ministre, Selon vous et au regard de votre longue expérience des affaires, que faire pour gouverner autrement ?

Ce n'est ni le lieu, ni le moment pour moi de faire des propositions, parce que, je ne me considère pas aujourd'hui comme un opposant au sens où on l'entend dans un système démocratique. Je me définis moi-même comme quelqu'un qui combat un régime qui, selon V. Hugo, est "né d'un crime brusque, le coup d'Etat et maintenu par un crime continu, le despotisme… "
Cependant, pour que ceci ne soit pas interprété comme une dérobade, je me bornerai à esquisser quelques pistes et à rappeler quelques règles qui, si elles étaient observées, pourraient mettre un terme à la gestion chaotique actuel.
Pour retrouver le cercle vertueux de la bonne gouvernance, il faudrait restaurer l'orthodoxie financière dans toute sa rigueur ainsi que la transparence dans la gestion de la chose publique. Pour ce faire :
le pétrole devra cesser d'être le domaine réservé du président de la république afin de mettre un terme à cette pratique détestable qui consiste à marginaliser le gouvernement et la représentation nationale dans la gestion de cette ressource commune ;
le ministre en charge des hydrocarbures devra proposer au gouvernement et à la représentation nationale, la politique à mettre en œuvre dans ce domaine ;
le ministère des finances devra pour sa part assurer la détermination de l'assiette fiscale en la matière et assurer le recouvrement des recettes qui en résultent et qui doivent être reversées en totalité au Trésor public ;
la pratique des collectifs budgétaires devra être réhabilitée afin de prendre en compte les effets induits par la fluctuation des recettes et des dépenses en cours d'exercice ;
chaque exercice budgétaire devra être clôturé par une loi de règlement ;
le Congo devra respecter scrupuleusement les statuts de la BEAC dont il est dépositaire en affectant ses recettes d'exportation et les devises dans le compte d'opérations dans les proportions admises, plutôt que de multiplier des comptes dans les paradis fiscaux, dans le but d'échapper aux saisies de ses créanciers. En réalité, ces comptes qui fonctionnent souvent sous la signature des personnes non habilitées, sont autant de canaux d'évasion fiscale, de détournement des deniers publics et de blanchiment de l'argent sale ;
on peut imaginer un contrôle citoyen en amont, comme celui que proposent la société civile et les hommes d'église sous le slogan "Publiez ce que vous versez" en même temps qu'un contrôle ex post devra être exercé par des magistrats intègres d'une Cour des comptes, sur l'ensemble de la comptabilité publique.

Je crois pour ma part que seul un tel dispositif, par le jeu des contrôles et des contre pouvoirs qu'il implique, est susceptible de garantir une saine gestion de notre patrimoine commun, le Congo.

Croyez vous que cela soit possible dans notre pays ?

Il va sans dire que de telles réformes ne peuvent être mises en oeuvre par le pouvoir illégitime actuel. Seul un pouvoir issu du peuple et au service du peuple est en mesure d'apporter des réponses appropriées à la lancinante question que se posent nos compatriotes depuis deux décennies à savoir : où va l'argent du pétrole ?

Monsieur le Premier Ministre, quel est l'état de vos relations avec le Président Pascal Lissouba ?

Je sais que beaucoup de gens y compris dans les hautes sphères du pouvoir actuel, s'intéressent de très près à mes relations avec le Président Pascal Lissouba. A tous je voudrai dire haut et fort que mes relations avec mon frère aîné, sont excellentes et, comme le bon vin, elles se bonifient en vieillissant.

Le Premier Ministre Bernard Kolélas a une fois de plus, manifesté sa volonté de regagner son pays pour non seulement vivre aux côtés des siens et continuer à animer son parti, mais aussi pour se mettre à la disposition de la justice qui l'avait condamné par contumace. Pourtant, nous avons appris que les compagnies aériennes ont reçu des consignes strictes des autorités congolaises pour ne pas embarquer M. Kolélas. A ce sujet, les frontières aériennes du pays étaient fermées pendant deux jours, à tous les vols en provenance ou ayant fait escale en Afrique de l'ouest ! Quelle est votre réaction ?

Ecoutez, cette attitude de M. Sassou est incompréhensible. J'en suis d'autant plus indigné que M. Sassou a récemment affirmé que ceux des Congolais qui avaient des démêlés avec la justice devraient répondre de leurs actes à leur retour au pays. C'est précisément ce que M. Kolélas a bien voulu faire. Pourquoi alors l'empêcher de rentrer dans son pays ? Il apparaît clairement que le refus obstiné de laisser M. Kolélas rentrer au bercail, prouve, s'il en était encore besoin, que le procès qui le condamnait n'était qu'une mascarade destinée à écarter un adversaire politique redoutable.

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